
CRÉATIONS
Je peins, je dessine, et j'écris. Ici, tu trouveras les dernières créations, qui ne sont pas
des commandes, accompagnées des histoires des personnages qu'elles représentent.
Pauline
Techniques mixtes sur toile, 90x70 cm, 2026
Elle m’observe depuis au moins dix ans, et ça me foudroie comme un orage en été. Y a pas une minute où son œil ne luit pas dans ma pensée. Y a pas une heure où elle me chante pas un Stabat mater douloureux et plaintif, chuchotant à mon oreille comme le diable à celles des gens de passage.
Elle s’assied là, assez loin, et il faut attendre quelques minutes avant de la voir apparaître. Dans le feuillage d’un châtaignier, sous un nuage ou par les volutes d’un café chaud. Elle me fixe quelques secondes, son teint diaphane au travers du vert ou du bleu, selon. Le chant des cigales l’accompagne en été. Elle est puissance et nature. Elle est terre. Elle est mes os.
Je ne t’ai pas oubliée, tiens regarde ça saigne encore : nos regards se croisent une dernière fois avant qu’elle ne disparaisse dans un klaxon de voiture ou un chant yiddish.
Je t’aime, mon fantôme qui ne parla jamais.
Texte @alieloizel_art
La jeune fille et la mort
Techniques mixtes sur toile, 90x70 cm, 2026
Je m’en rappellerai toujours. Cette année-là on patrouillait par deux. Le chef m’avait collé Vic-la-Guigne pour tout l’été. Je supportais son haleine de vieux whisky irlandais et de tabac à chiquer, pendant qu’il se plaignait de son gendre, de la ferme et de ses quatre filles.
On nous avait signalé une disparition une heure plus tôt, alors on patrouillait avec plus ou moins de zèle dans les zones marécageuses, autour des étangs à grenouilles.
Je sais plus bien pourquoi on s’est arrêtés. Vic devait sans doute évacuer son bourbon, et moi avec la goutte que je me traînais depuis des mois, j’ai suivi le mouvement. C’est là qu’on l’a vue.
Elle était couchée en position fœtale, les yeux mi-clos, les cheveux teintés d’un roux chatoyant. Mais c’est pas ça qui m’a surpris. Autour d’elle, tout avait repoussé, comme si la nature avait décidé qu’elle ferait maintenant partie du décor. D’étranges fleurs bleuâtres avaient développé leurs formes capricieuses, comme sorties de la fille.
Vic est arrivé en rotant, et l’air profondément désolé, quoiqu’un brin émerveillé, lui aussi, par l’étonnant tableau que représentait cette scène morbide, il a déclaré : « Je crois bien qu’on a affaire à un esthète. »
Texte @alieloizel_art
Les trois sœurs
Techniques mixtes sur toile, 120x100 cm, 2025
Par chez nous pour une fille si t’es ni jolie, ni fortunée, t’as aucune chance de survie. Je peux dire sans chichi que Mathy, Leonie et Alma elles ont rien eu de tout cela. Pour faire un bon mariage faut avoir des arguments. Et à part la vieille jument Frimousse et quelques terres arides loin de la rivière, leur père avait tout bu.
On sait pas trop comment elles ont pu trouver de quoi ronger un os, tapies dans la vieille ferme à deux jours du village que leur ivrogne de père leur a légué. Moi j’dis, c’est parce qu’elles sont toujours restées ensemble. Au village on les appelle « les trois sorcières », parce qu’on dit qu’y a des jeunes filles qui vont chez elles pour faire enlever le fruit de la luxure.
Y a quand même une magie entre les femmes : elles disent rien mais elles savent. Quand Callie a perdu notre petit à la naissance, je l’ai pas vue pendant des jours, je croyais qu’elle me quittait moi. Puis elle est revenue, comme apaisée. Et à chaque fois que les sœurs passent au bourg, maintenant elle les salue.
Va y comprendre quequ’chose aux bonnes femmes. C’est malédiction tout ça je te l'dis moi mon petit gars. Tais-toi et laisse faire.
Texte @alieloizel_art
Portrait de l'artiste en jeune homme
Techniques mixtes sur toile, 90x70 cm, 2025
J'ai toujours voulu être un garçon. Elle est plus simple ta vie, quand t'es un garçon. J'ai pissé debout en en mettant partout quand j'avais cinq ans, j'ai pris des postures masculines, j'ai caché ma poitrine, rêvé de vies héroïques, sauvé des princesses en détresse, joué aux legos, convoité la médecine psychiatrique, chanté avec une voix grave, dit des mots que seuls les garçons pouvaient prononcer, rangé mes talons au placard et hurlé à la mort à chacun de mes accouchements. J'ai mimé leurs rires, imité leurs démarches, singé leurs grimaces, moqué leurs pensées binaires, ri de leur naïveté, et je me suis même jouée de quelques-uns. J'ai convoité leurs postes, envié leurs métiers, jamais égalé leurs salaires, et toujours pourtant je les ai aimés.
Au garçon qui sommeille en moi, et que je ne serai jamais.
Texte @alieloizel_art








































